Richard Adams

Watership Down, récits et légendes
Extrait

Parmi les hases qui s’étaient échappées d’Effrefa avec Bigwig, Vilthuril lui avait toujours paru la plus étrange et énigmatique, la plus difficile à cerner. Non pas qu’elle soit antipathique ou distante, au contraire:: elle s’entendait bien avec tous les lapins de la garenne et était souvent tout à fait disposée à bavarder –:du temps qu’il faisait, de la qualité de l’herbe, des chevaux qui galopaient sur la colline… de n’importe quel sujet, en réalité, qui ne puisse être source de désaccord et sur lequel tout le monde pouvait exprimer un avis sans conséquence.

C’était une bonne mère, dévouée à son partenaire, Fyveer. Ils avaient d’ailleurs découvert leur affinité avant même leur retour de l’expédition à Effrefa, et durant la nuit où Stachys avait attaqué –:nuit que Fyveer avait, rappelons-le, passée inconscient sur le sol du Nid d’abeilles, au milieu des Effrefiens, avant de se réveiller pour vaincre Vervin sans lui porter le moindre coup:–⁠, Vilthuril s’en était trouvée bouleversée et presque folle ­d’inquiétude pour lui.

Dans leurs échanges avec elle, tous percevaient une certaine réserve de sa part, et savaient que Fyveer et elle passaient beaucoup de temps dans leur monde intérieur, le monde mystique. Personne ne s’en offusquait, car ils en reconnaissaient d’instinct le bien-fondé, et de toute façon, comme l’avait fait remarquer Campàna, tant que Fyveer pouvait s’en extraire assez longtemps pour terrasser des lapins comme Vervin, il n’y avait rien à redire.

Vilthuril était pourtant tout à fait capable de tenir des conversations sérieuses et de susciter le respect et l’attention des autres quand elle le souhaitait, et les rares fois où cela arrivait, les autres se taisaient pour ne pas manquer l’occasion de profiter un peu de la véritable Vilthuril, tant qu’ils le pouvaient. Ils ne le regrettaient presque jamais.

Un soir, dans un Nid d’abeilles bien rempli et à la grande surprise de Hazel, elle lui demanda d’un ton posé, comme s’ils n’étaient que tous les deux:: « Gaïlenflouss t’a-t-elle déjà parlé de la rivière souterraine d’Effrefa:?

— De la quoi:? s’étonna Hazel, pris de court pour une fois.
— De la rivière souterraine d’Effrefa, répéta Vilthuril du même ton calme.
— Non, jamais:», dit-il. Puis, plus pour se donner une contenance qu’autre chose, il demanda:: « Bigwig, as-tu entendu parler de la rivière souterraine d’Effrefa:? Après tout, tu y es allé, toi.
— Non, et que je sois pris dans un collet si je mens, ­répliqua l’intéressé. D’ailleurs, il en faudrait beaucoup pour me convaincre de son existence.
— Elle existait, affirma Vilthuril, mais nous n’étions que trois à le savoir.
— Gaïlenflouss:? demanda Hazel. Tu étais au courant:?
— Oh oui, répondit celle-ci. Foliumelle et moi, nous connaissions bien la rivière. “La rivière secrète”, comme on l’appelait. Continue, Vilthuril. Parle-leur de la rivière secrète. C’est elle qui en était la plus proche. Elle l’a découverte en premier et en savait plus que nous à son sujet, ajouta-t-elle à l’intention de Hazel et Bigwig. Il s’agissait avant tout d’être en harmonie avec elle.:»

Le silence se fit, comme si Vilthuril rassemblait ses pensées avant de commencer.

Elle finit par se lancer:: « Il est presque impossible de faire comprendre à quiconque n’y était pas ce à quoi ressemblait la vie d’un lapin à Effrefa. Sous terre, entre les deux farfal quotidiens d’une Marque, on ne vivait pas vraiment –:pas comme tout le monde l’entend ici. Les officiers –:quand il leur arrivait de s’aventurer chez une Marque:– ne nous empêchaient pas de circuler. Mais il n’y avait que peu d’intérêt à le faire. D’une part, c’était en général assez difficile, car les terriers étaient surpeuplés:; d’autre part, d’une chambre à l’autre, tout se ressemblait. Il en allait de même pour parler:: ce n’était pas interdit, mais de toute façon il n’y avait pas grand-chose à dire. J’ai toujours eu l’impression que les officiers voulaient qu’entre les farfal on ne fasse absolument rien:: qu’on ne bouge pas, qu’on ne discute pas et qu’on ne pense même pas, à moins qu’on ne nous réclame pour l’accouplement, et cela n’avait rien d’agréable. Un lapin qui n’y a pas vécu ne pourra jamais se rendre compte de ce qu’était la vie là-bas.

« Et un jour –:ou peut-être une nuit, pour ce que j’en savais:–⁠, j’étais endormie ou presque –:je somnolais:– tout au fond d’un des terriers de la Marque –:c’est-à-dire à l’endroit le plus éloigné du tunnel qui remontait à la surface:– quand je perçus quelque chose d’étrange, quelque chose que je n’avais jamais senti avant. Un courant traversait la paroi du terrier. Ce n’était pas un courant d’eau ni un courant d’air. Ce n’était pas chaud ni froid non plus. Mais quelque chose passait à travers la paroi et s’écoulait dans la chambre:; ça ne s’étalait pas en une mare qui aurait tout inondé, ainsi qu’on s’y serait attendu, mais ça coulait plutôt dans la galerie, comme si ça suivait son propre canal.

« En me déplaçant un peu, je réussis à me coucher pile sur le passage de cette chose –:quelle qu’elle ait été:–⁠, puis à lui faire face. Cette fois-ci, il n’y avait plus aucun doute. Un flux traversait la terre et déferlait sur moi avant de continuer son chemin. C’était lent, mais constant. Aucun autre lapin ne semblait s’en rendre compte.

« Je restai allongée là un long moment, m’abandonnant tout entière à ce courant, que je laissai, pour ainsi dire, prendre possession de moi. Et pour finir, je compris que ce qui me parvenait à travers le mur était en fait un flux de savoir:: un savoir qui ne m’appartenait pas et n’avait rien à voir avec moi. Ce n’était pas mon imagination qui me jouait des tours. Ce n’était pas une chimère issue de mon esprit. C’était quelque chose qui provenait de l’extérieur –:de l’extérieur d’Effrefa:– et que je recevais. On ne pouvait pas le boire, le flairer, ni le sentir sur sa fourrure comme quelque chose de chaud ou de froid. Mais on pouvait en sortir et y entrer à nouveau. C’est ce que je fis à plusieurs reprises, pour être sûre.

watership down, récits et légendes

Michael McDowell

Les Élémentaires
Extrait

Parmi les hases qui s’étaient échappées d’Effrefa avec Bigwig, Vilthuril lui avait toujours paru la plus étrange et énigmatique, la plus difficile à cerner. Non pas qu’elle soit antipathique ou distante, au contraire:: elle s’entendait bien avec tous les lapins de la garenne et était souvent tout à fait disposée à bavarder –:du temps qu’il faisait, de la qualité de l’herbe, des chevaux qui galopaient sur la colline… de n’importe quel sujet, en réalité, qui ne puisse être source de désaccord et sur lequel tout le monde pouvait exprimer un avis sans conséquence. C’était une bonne mère, dévouée à son partenaire, Fyveer. Ils avaient d’ailleurs découvert leur affinité avant même leur retour de l’expédition à Effrefa, et durant la nuit où Stachys avait attaqué –:nuit que Fyveer avait, rappelons-le, passée inconscient sur le sol du Nid d’abeilles, au milieu des Effrefiens, avant de se réveiller pour vaincre Vervin sans lui porter le moindre coup:–⁠, Vilthuril s’en était trouvée bouleversée et presque folle ­d’inquiétude pour lui.

Dans leurs échanges avec elle, tous percevaient une certaine réserve de sa part, et savaient que Fyveer et elle passaient beaucoup de temps dans leur monde intérieur, le monde mystique. Personne ne s’en offusquait, car ils en reconnaissaient d’instinct le bien-fondé, et de toute façon, comme l’avait fait remarquer Campàna, tant que Fyveer pouvait s’en extraire assez longtemps pour terrasser des lapins comme Vervin, il n’y avait rien à redire.

Vilthuril était pourtant tout à fait capable de tenir des conversations sérieuses et de susciter le respect et l’attention des autres quand elle le souhaitait, et les rares fois où cela arrivait, les autres se taisaient pour ne pas manquer l’occasion de profiter un peu de la véritable Vilthuril, tant qu’ils le pouvaient. Ils ne le regrettaient presque jamais.

Un soir, dans un Nid d’abeilles bien rempli et à la grande surprise de Hazel, elle lui demanda d’un ton posé, comme s’ils n’étaient que tous les deux:: « Gaïlenflouss t’a-t-elle déjà parlé de la rivière souterraine d’Effrefa:?

— De la quoi:? s’étonna Hazel, pris de court pour une fois.
— De la rivière souterraine d’Effrefa, répéta Vilthuril du même ton calme.
— Non, jamais:», dit-il. Puis, plus pour se donner une contenance qu’autre chose, il demanda:: « Bigwig, as-tu entendu parler de la rivière souterraine d’Effrefa:? Après tout, tu y es allé, toi.
— Non, et que je sois pris dans un collet si je mens, ­répliqua l’intéressé. D’ailleurs, il en faudrait beaucoup pour me convaincre de son existence.
— Elle existait, affirma Vilthuril, mais nous n’étions que trois à le savoir.
— Gaïlenflouss:? demanda Hazel. Tu étais au courant:?
— Oh oui, répondit celle-ci. Foliumelle et moi, nous connaissions bien la rivière. “La rivière secrète”, comme on l’appelait. Continue, Vilthuril. Parle-leur de la rivière secrète. C’est elle qui en était la plus proche. Elle l’a découverte en premier et en savait plus que nous à son sujet, ajouta-t-elle à l’intention de Hazel et Bigwig. Il s’agissait avant tout d’être en harmonie avec elle.:»

Le silence se fit, comme si Vilthuril rassemblait ses pensées avant de commencer.

Elle finit par se lancer:: « Il est presque impossible de faire comprendre à quiconque n’y était pas ce à quoi ressemblait la vie d’un lapin à Effrefa. Sous terre, entre les deux farfal quotidiens d’une Marque, on ne vivait pas vraiment –:pas comme tout le monde l’entend ici. Les officiers –:quand il leur arrivait de s’aventurer chez une Marque:– ne nous empêchaient pas de circuler. Mais il n’y avait que peu d’intérêt à le faire. D’une part, c’était en général assez difficile, car les terriers étaient surpeuplés:; d’autre part, d’une chambre à l’autre, tout se ressemblait. Il en allait de même pour parler:: ce n’était pas interdit, mais de toute façon il n’y avait pas grand-chose à dire. J’ai toujours eu l’impression que les officiers voulaient qu’entre les farfal on ne fasse absolument rien:: qu’on ne bouge pas, qu’on ne discute pas et qu’on ne pense même pas, à moins qu’on ne nous réclame pour l’accouplement, et cela n’avait rien d’agréable. Un lapin qui n’y a pas vécu ne pourra jamais se rendre compte de ce qu’était la vie là-bas.

« Et un jour –:ou peut-être une nuit, pour ce que j’en savais:–⁠, j’étais endormie ou presque –:je somnolais:– tout au fond d’un des terriers de la Marque –:c’est-à-dire à l’endroit le plus éloigné du tunnel qui remontait à la surface:– quand je perçus quelque chose d’étrange, quelque chose que je n’avais jamais senti avant. Un courant traversait la paroi du terrier. Ce n’était pas un courant d’eau ni un courant d’air. Ce n’était pas chaud ni froid non plus. Mais quelque chose passait à travers la paroi et s’écoulait dans la chambre:; ça ne s’étalait pas en une mare qui aurait tout inondé, ainsi qu’on s’y serait attendu, mais ça coulait plutôt dans la galerie, comme si ça suivait son propre canal.

« En me déplaçant un peu, je réussis à me coucher pile sur le passage de cette chose –:quelle qu’elle ait été:–⁠, puis à lui faire face. Cette fois-ci, il n’y avait plus aucun doute. Un flux traversait la terre et déferlait sur moi avant de continuer son chemin. C’était lent, mais constant. Aucun autre lapin ne semblait s’en rendre compte.

« Je restai allongée là un long moment, m’abandonnant tout entière à ce courant, que je laissai, pour ainsi dire, prendre possession de moi. Et pour finir, je compris que ce qui me parvenait à travers le mur était en fait un flux de savoir:: un savoir qui ne m’appartenait pas et n’avait rien à voir avec moi. Ce n’était pas mon imagination qui me jouait des tours. Ce n’était pas une chimère issue de mon esprit. C’était quelque chose qui provenait de l’extérieur –:de l’extérieur d’Effrefa:– et que je recevais. On ne pouvait pas le boire, le flairer, ni le sentir sur sa fourrure comme quelque chose de chaud ou de froid. Mais on pouvait en sortir et y entrer à nouveau. C’est ce que je fis à plusieurs reprises, pour être sûre.>

cOMME LA VIANDE AIME LE SEL

Michael McDowell

Les Élémentaires
Extrait

PROLOGUE

Au milieu d’un mercredi après-midi désolé, dans les derniers jours étouffants de mai, une poignée d’endeuillés étaient rassemblés dans l’église Saint-Jude-Thaddée, à Mobile, en Alabama. La climatisation dans le petit sanctuaire couvrait généralement le bruit de la circulation au carrefour, à l’extérieur, mais parfois non, et le klaxon strident d’une voiture résonnait au-dessus de la musique funéraire comme une fausse note de l’orgue. L’espace était sombre, froidement humide et empestait les fleurs réfrigérées.

Une vingtaine d’énormes et coûteuses compositions florales avaient été disposées en lignes convergentes derrière l’autel. Une immense couverture de roses argentées drapait un cercueil bleu clair, et des pétales étaient éparpillés sur la doublure de satin blanc. Dans le cercueil se trouvait le corps d’une femme qui n’avait pas plus de cinquante-cinq ans. Ses traits étaient carrés et figés:; de profonds sillons couraient des coins de sa bouche jusqu’à sa mâchoire. La mort n’avait pas trouvé Marian Savage heureuse.

Sur l’un des bancs à gauche du cercueil était assis Dauphin Savage, le seul fils encore en vie de la défunte. Il portait un costume bleu foncé, désormais trop ajusté à sa carrure, et un ruban de soie noire lui serrait le bras, un peu à la manière d’un garrot. À sa gauche, dans une robe noire et sous un voile sombre, se tenait sa femme Leigh. Cette dernière souleva le menton pour apercevoir le profil de sa belle-mère morte. Dauphin et Leigh allaient hériter de quasiment tout.

Barbara McCray – la mère de Leigh et meilleure amie de la défunte – était assise sur le banc juste ­derrière et pleurait bruyamment. Sa robe couinait contre le chêne lustré du banc tandis qu’elle se tortillait de chagrin. À côté d’elle, levant les yeux au ciel d’exaspération devant le spectacle donné par sa mère, se tenait Luker McCray. L’opinion qu’il avait de la femme décédée était qu’il ne l’avait jamais vue plus à son avantage qu’en ce jour. À côté de lui était assise India, sa fille de treize ans qui n’avait pas connu la défunte de son vivant. India regardait attentivement les tentures ornementales de l’église, avec l’intention d’en reproduire les motifs en broderie.

De l’autre côté de l’allée centrale était assise la seule fille de la morte, une nonne. Sœur Mary-Scot ne pleurait pas, mais de temps en temps, on entendait le claquement léger des perles de son rosaire contre le banc. Plusieurs rangées derrière elle se tenait Odessa Red, une femme noire mince et austère qui avait été au service de la défunte trois décennies durant. Odessa portait un petit chapeau de velours bleu orné d’une unique plume teinte à l’encre de chine.
Avant le début des funérailles, Barbara McCray donna un petit coup de coude à sa fille, et lui demanda pourquoi il n’y avait pas de programme de cérémonie.

Leigh haussa les épaules.
« Dauphin voulait faire comme ça. Moins de souci, donc je n’ai rien dit.

— Et aucun invité:! s’exclama Barbara.
— Il fait même attendre les porteurs dehors, ­commenta Leigh.
— Mais est-ce que tu sais pourquoi:?
— Non, maman, répondit Leigh, qui l’ignorait et ne s’en souciait guère. Pourquoi tu ne lui demandes pas:? Il est assis juste à côté, et il entend tout ce que tu me racontes.
— Je pensais que tu pourrais savoir, chérie. Je ne voudrais pas le déranger dans son chagrin.
— Maman, tais-toi, lui dit son fils. Tu sais très bien pourquoi ces funérailles sont privées.
— Pourquoi:?
— Parce qu’on est les seules personnes à Mobile qui seraient venues. Inutile d’annoncer un cirque si tout le monde déteste le clown.
— Marian Savage était ma meilleure amie:», protesta Barbara.
Luker McCray eut un rire bref et donna un petit coup de coude à sa fille. Elle leva les yeux et lui ­sourit.

Dauphin Savage, qui n’avait prêté qu’une oreille distraite à l’échange, se tourna sans rancœur et dit::«:Un peu de silence, s’il vous plaît, voilà le prêtre.:»

Ils s’agenouillèrent pour recevoir la brève bénédiction de ce dernier, puis se relevèrent pour entonner l’hymne«:Reste avec moi:». Entre la deuxième et la troisième strophe, Barbara McCray s’exclama bien fort::«:C’était sa préférée:!:» Elle se tourna vers Odessa de l’autre côté de l’allée et un hochement sec de la plume noire confirma son opinion.

Tandis que les autres chantaient l’amen, Barbara lança::«:Elle me manque déjà:!:»
Le prêtre lut rapidement l’office des morts, mais d’un ton expressif. Dauphin Savage se leva et gagna l’extrémité du banc – comme s’il était indigne d’une place plus près du cercueil – et parla brièvement de sa mère.

« Tous ceux qui ont eu la chance de connaître ­vraiment ma mère l’aimaient beaucoup. J’aimerais pouvoir dire qu’elle fut une femme heureuse, mais ce ne serait pas la vérité. Elle ne le fut plus jamais après la mort de mon père. Elle nous a élevés, Mary-Scot, Darnley et moi, avec amour, même si elle disait toujours qu’elle aurait dû mourir le jour où son mari a été mis en terre. Et puis Darnley est mort à son tour. On sait tous que ces dernières années n’ont pas été faciles – la chimiothérapie, ça vous fait vraiment du mal, tout le monde sait ça, et on n’est même pas sûr que ça fonctionne. Évidemment, on est tous ­désolés qu’elle soit morte, mais on est aussi soulagés qu’elle ne souffre plus.:»

Il prit une inspiration et jeta un coup d’œil à Marian Savage dans son cercueil. Il détourna le regard et, d’une voix plus triste et plus basse, continua::«:La robe qu’elle porte est celle qu’elle portait à mon mariage avec Leigh. Elle disait que c’était la plus belle qu’elle ait jamais eue. Lorsqu’elle l’a enlevée après la soirée, elle l’a posée sur un cintre et m’a dit qu’elle la gardait pour ce moment précis. Cela lui aurait fait très plaisir de voir toutes ces fleurs ici aujourd’hui, de voir à quel point les gens étaient attachés à elle. Depuis qu’elle est morte, ils n’arrêtent pas de nous appeler pour demander s’ils doivent envoyer des fleurs ou plutôt faire un don à la recher­che contre le cancer, et Leigh et moi – peu importe qui décroche – on dit:: “Oh, envoyez des fleurs, ma mère s’en fichait des œuvres caritatives, mais elle disait toujours que quand elle mourrait, elle espérait que l’église serait remplie de fleurs. Elle voulait que l’odeur monte jusqu’au paradis:!”:»

Barbara McCray hocha vigoureusement la tête et chuchota assez fort::«:C’est tout Marian, ça… C’est elle tout craché…:»
Dauphin continua::«:Avant d’aller aux pompes funèbres, j’étais bouleversé rien qu’à l’idée qu’elle était morte. Mais j’y suis allé hier, je l’ai vue et maintenant ça va. Elle a l’air si épanouie. Elle a l’air si naturelle. Je la regarde et j’ai l’impression qu’elle va se redresser dans son cercueil et me gronder:!:»

Il se tourna vers celui-ci et sourit tendrement à sa mère morte.
Barbara agrippa l’épaule de sa fille.

« Tu as participé à l’éloge funèbre:?
— Ferme-la, maman:», dit Luker.
Dauphin regarda la nonne et dit::«:Mary-Scot, tu veux dire quelque chose à propos de notre mère:?:»
Elle secoua la tête.

« La pauvre… chuchota Barbara. Je parie qu’elle est accablée de chagrin.:»
Puis il y eut un moment de flottement dans le dérou­lement des funérailles. Le prêtre jeta un coup d’œil à Dauphin, toujours au bout du banc. Celui-ci regarda vers sa sœur, qui ne faisait que triturer son rosaire. L’organiste se pencha par-dessus la rambarde qui les surplombait, comme en attente d’un signal pour jouer.

« C’est pour ça qu’il faut un programme, murmura Barbara à son fils, en le regardant d’un air accusateur. Quand il n’y en a pas, personne n’a la moindre idée de ce qu’il faut faire après. J’aurais bien aimé coller un programme dans mon album de ­souvenirs.:»
Sœur Mary-Scot se leva soudain.

« Elle va se mettre à parler finalement:?:», demanda Barbara d’une voix pleine d’espoir que personne ne put ignorer.
La nonne ne parla pas, mais qu’elle se soit mise debout était de toute évidence un signal. L’organiste, d’un pied maladroit, fit résonner une basse discordante avant de descendre de son banc et de disparaître par une petite porte latérale.

Après un hochement de tête grave et entendu adressé à Dauphin et à sa sœur, le prêtre tourna ­brusquement les talons. Ses pas firent écho à ceux de l’organiste sortant de l’église.
C’était comme s’ils avaient tout à coup décidé, pour une raison précise et impérieuse, d’abandonner la cérémonie avant la fin. Les funérailles n’étaient pourtant pas terminées:: il n’y avait pas eu de second cantique, de bénédiction, de postlude. Les porteurs attendaient toujours à l’extérieur. Les proches furent laissés seuls avec le cadavre.

Dans son immense étonnement devant cette ­inexplicable façon de procéder, Barbara se tourna et questionna à voix haute Odessa, à une dizaine de mètres de là::«:Odessa, mais qu’est-ce qu’ils font:? Où est parti le Père Nalty:? Pourquoi est-ce que ce garçon a arrêté de jouer de l’orgue – alors qu’il touche plus pour les funérailles, je le sais:!

— M’dame Barbara… implora poliment Odessa.
— Maman, dit Luker à voix basse, retourne-toi et tais-toi.:»

Elle commença à protester, mais Dauphin lui dit d’un air triste et affligé::«:Barbara, s’il te plaît…:»
Cette dernière, qui aimait son beau-fils, resta immobile sur son banc, même si cet effort lui coûtait.

« S’il vous plaît, priez quelques minutes pour ma mère:», dit Dauphin.
Docilement, les autres inclinèrent la tête.
Du coin de l’œil, India McCray vit Sœur Mary-Scot sortir de sous son scapulaire une boîte noire étroite et allongée. Elle la serrait fermement devant elle.
India donna une chiquenaude d’un ongle long et verni sur le dos de la main de son père.

« Qu’est-ce qu’elle tient:?:», lui chuchota-t-elle.
Il jeta un rapide coup d’œil à la nonne, secoua la tête en signe d’ignorance et murmura en retour::«:J’en sais rien.:»
Pendant de longues secondes, il n’y eut aucun mouvement. La climatisation se remit soudain en marche, noyant le bruit de la circulation au-dehors. Personne ne priait. Dauphin et Mary-Scot, de toute évidence mal à l’aise, se regardaient de part et d’autre de l’allée centrale. Leigh s’était un peu décalée et tournée sur le côté. Le coude posé sur le dossier, elle tenait son voile relevé afin de pouvoir échanger des regards perplexes avec sa mère. Luker et sa fille se prirent la main pour partager leur étonnement. Odessa regardait droit devant elle, comme si rien de ce qui pouvait se produire aux funérailles d’une femme aussi méchante que Marian Savage n’était susceptible de l’étonner.

Dauphin soupira bruyamment et fit un signe de tête à sa sœur. Ils se dirigèrent alors lentement vers l’autel et prirent place derrière le cercueil. Ils ne ­baissèrent pas les yeux vers leur mère morte, mais regardèrent d’un air sombre droit devant eux. Dauphin prit la boîte noire oblongue des mains de Mary-Scot, en défit le loquet et souleva le couvercle. Tous les McCray tendirent le cou, mais aucun ne parvint à voir son contenu. Sur les visages du frère et de la sœur se lisait une expression à la fois si inquiète et si solennelle que même Barbara s’abstint de parler.

De la boîte, Mary-Scot sortit un couteau brillant à la lame fine et pointue d’environ vingt centimètres. Ensemble, elle et Dauphin empoignèrent le manche poli. Par deux fois ils la firent passer au-dessus du cercueil ouvert, puis tournèrent la pointe vers le bas, au-dessus du cœur inerte de leur mère.

La stupéfaction de Barbara fut si immense qu’elle dut se lever:; Leigh agrippa son bras et se leva aussi. Luker et India en firent autant, tout comme Odessa de l’autre côté de l’allée. Debout, ils étaient en mesure de voir l’intérieur du cercueil. Ils s’attendaient à ­moitié à ce que Marian Savage se redresse en signe de protestation devant cet étrange cérémonial.

Sœur Mary-Scot lâcha le manche. Ses mains tremblèrent au-dessus du cercueil, une prière muette sur les lèvres. Elle avait les yeux écarquillés en se ­penchant pour écarter le linge mortuaire. La peau nue de la défunte était jaune:; Mary-Scot écarta une prothèse et dévoila les cicatrices de mastectomie. ­Prenant une vive inspiration, Dauphin leva le couteau bien haut.
« Seigneur, Dauphin:! s’écria sa sœur. Fais-le:!:»

Il enfonça la lame de trois centimètres dans la poitrine creuse du cadavre. Il l’y maintint le temps du frisson qui le parcourut.
Puis il la retira lentement, comme s’il craignait de faire mal à Marian Savage. La lame ressortit enduite des fluides coagulés du corps non embaumé. Frissonnant de nouveau, mais cette fois au contact du cadavre, il plaça le couteau entre les mains raides et froides de sa mère.

Sœur Mary-Scot jeta au loin la boîte vide qui claqua avec fracas sur le parquet lustré. Hâtivement, elle remonta le linge mortuaire et laissa tomber sans cérémonie le couvercle du cercueil sur la dépouille mutilée de leur mère. Elle frappa trois coups secs sur le dessus. Un son creux et inquiétant résonna.

Le prêtre et l’organiste réapparurent par la petite porte latérale. Dauphin et Mary-Scot se précipitèrent ensemble vers l’entrée de l’église et tirèrent à eux les grandes portes en bois pour laisser passer les ­porteurs. Les six hommes se hâtèrent dans l’allée, soulevèrent le cercueil sur leurs épaules et, accompagnés par un postlude tonitruant, le portèrent dehors sous le soleil ardent et la chaleur écrasante de ce mercredi après-midi de mai.

watership down, récits et légendes