Megan Whalen Turner
Un complot de rois
Extrait
PROLOGUE
Mon père mit à la porte un autre tuteur. Je vois que ça ne vous surprend pas. Terve était le huitième. Le Mage avait été le septième. Mon père et mon oncle –:qui était devenu Sounis:– m’avaient envoyé à Letnos avec Terve pour m’éloigner du Mage, à la suite d’une houleuse dispute qu’ils avaient eue tous les trois en découvrant ma correspondance privée. Terve était un vétéran. Il allait m’enseigner à monter à cheval et à manier l’épée, en plus de l’histoire militaire –:et au diable le reste:!
Mais ça m’était égal. Je l’appréciais, d’autant qu’il n’interférait pas avec mes véritables études. Le plus souvent, il se satisfaisait de s’enivrer et de raconter des souvenirs de guerre. Le matin, il supervisait mes leçons de maniement des armes blanches depuis une souche du terrain d’entraînement, une outre à vin sur un genou, se montrant immodérément généreux dans ses louanges, contrairement à tous ses prédécesseurs. Il me criait des encouragements tels que:: «:Tu es un combattant-né:! C’est dans ton sang:!:», le tout entre deux gorgées de vin.
Je m’exerçais seul à l’équitation, mais sans réelle discipline et, l’après-midi, j’étudiais les domaines qui m’intéressaient vraiment. À cette heure-là, Terve avait déjà plus qu’entamé sa deuxième amphore. Il restait allongé sur le divan de mon étude. Parfois, il criait subitement:: «:Six hommes avec des épées t’attaquent:!:», ou quelque chose comme ça, et je devais élaborer un plan pour ma défense. Il pinaillait sur chacune de mes stratégies, puis il dérivait sur l’une de ses anecdotes de soldat, jusqu’à s’endormir. Il ronflait doucement lorsque mon père vint un jour s’assurer de mes progrès.
Terve fut aussitôt remplacé. Un soldat de la garde de mon père se chargea de m’entraîner à l’épée. Mon nouveau tuteur était une petite brute haineuse et condescendante appelée Sigis Malatesta. Originaire de la Péninsule, comme son nom vous l’indique, il avait soi-disant été formé à l’université de Ferria. Il avait accompagné mon père à Letnos. Celui-ci devait déjà avoir l’intention de se débarrasser de Terve, avant même de le trouver endormi, quoiqu’il n’ait sans doute pas imaginé le congédier aussi vite.
J’ignore ce que mon père avait vu en Malatesta. D’ordinaire, tout ce qui touchait au savoir ne l’intéressait pas le moins du monde, mais il avait rencontré Malatesta à la cour de Sounis, et je soupçonne qu’en l’engageant il avait pensé agacer le Mage, qu’il n’avait jamais apprécié. Il y a des années de ça, il m’avait envoyé chez lui en apprentissage, avec l’espoir non dissimulé que ses remontrances acérées signeraient la fin de mes prétentions intellectuelles. Lorsque son plan ne se déroula pas comme prévu, son aversion pour le Mage en fut décuplée.
Bien entendu, le Mage avait depuis longtemps quitté Sounis, enlevé une nuit par le Voleur d’Eddis, bien que mon oncle n’ait d’abord pas su qui était responsable de cet enlèvement. J’avais entendu des rumeurs, auxquelles je n’avais pas cru, selon lesquelles le Mage était un espion attolien qui, sur le point d’être démasqué, avait fui notre cité. Je ne fus pas du tout étonné lorsque j’appris plus tard que tout avait été orchestré par Eugènides.
À l’arrivée de Malatesta, je me souviens que j’étais presque sûr que le Mage était fort occupé à arpenter les montagnes eddisiennes, à ramasser fleurs et plantes, et à profiter au mieux de sa «:captivité:» aux côtés de la reine d’Eddis. Je suis persuadé qu’il n’avait nullement été contrarié de me savoir entre les mains d’un autre tuteur que lui.
UN COMPLOT DE ROIS
