Robert McCammon
L’Heure du loup
Extrait
LE SACRE DU PRINTEMPS
Une fois encore, son rêve le réveilla. Il resta immobile dans les ténèbres, tandis que le vent s’époumonait au-dehors et qu’un volet mal fixé battait en rythme contre la façade. Il avait rêvé qu’il était un loup, qui rêvait qu’il était un homme, qui rêvait…
Et dans ce tourbillon d’images s’étaient insérés des fragments de souvenirs, telles les pièces d’un puzzle à jamais éparpillées:: les visages couleur sépia de son père, sa mère et sa sœur, comme sur une vieille photo:; un palais de pierres blanches entouré d’une épaisse forêt sauvage où des loups hurlaient à la lune:; un train à vapeur, avec son unique phare fonçant dans la nuit, et un jeune garçon qui courait le long de la voie de plus en plus vite, vers l’entrée toute proche d’un tunnel.
Et de ce maelström de souvenirs dispersés émergeait un visage tanné, ridé, avec une barbe blanche et dont la bouche s’ouvrait sur un murmure:: «:Vivre libre…:»
Il s’assit et se rendit compte qu’il avait dormi sur le sol devant la cheminée et non dans son lit. Dans l’âtre, le feu réduit à quelques braises ne demandait qu’à être ravivé. Il se redressa avec souplesse, son corps musculeux et nu, s’approcha de la grande fenêtre donnant sur les collines nocturnes et indomptées du nord du pays de Galles. Le vent de mars se déchaînait et une pluie drue cinglait les vitres. Il plongea son regard dans l’obscurité qui noyait le paysage. Ils allaient venir, il le sentait.
Ils l’avaient laissé tranquille trop longtemps. Les nazis reculaient vers Berlin devant l’irrésistible riposte soviétique, mais l’Europe de l’Ouest, défendue par le mur de l’Atlantique, demeurait sous le joug hitlérien. En ce début 1944, de grands événements se préparaient, qui pourraient mener à une victoire décisive ou se solder par une terrible défaite. Il savait ce que signifierait un tel échec:: les nazis renforceraient leur emprise sur l’Europe et peut-être intensifieraient-ils leur effort contre les troupes soviétiques pour reconquérir les terres qui les séparaient de Moscou. Bien que leurs rangs aient été éclaircis par les conflits successifs, les nazis demeuraient les assassins les plus disciplinés du monde. Ils pouvaient toujours vaincre la puissance soviétique et se ruer sur la capitale russe. La patrie de Mikhaïl Gallatinov.
Certes, il était maintenant Michael Gallatin et vivait dans un autre pays. Pourtant, il pensait en russe et voyait le monde avec un regard beaucoup plus ancien que n’importe quelle langue.
Ils arrivaient. Il sentait leur approche aussi sûrement que le vent qui soufflait dans les frondaisons de la forêt non loin. Le tumulte du monde les avait portés jusqu’ici, sur cette côte rocheuse que la plupart des hommes évitaient. Et ils venaient pour une bonne raison. Ils avaient besoin de lui.
Vivre libre, songea-t-il, et sur ses lèvres erra l’ombre d’un sourire teinté d’amertume. La liberté n’était qu’une illusion, même ici, dans ce refuge isolé en pleine nature. Le plus proche village, Endore’s Rill, se trouvait à plus d’une vingtaine de kilomètres au sud. Pour lui, la liberté résidait dans la solitude. Pourtant, en écoutant sur sa radio à ondes courtes les messages échangés entre Londres et le continent dans un tumulte de parasites, il avait compris qu’il était malgré lui enchaîné par les liens de l’humanité.
Il ne refuserait donc pas de les recevoir. Comme eux, il appartenait à la grande famille des hommes. Il écouterait ce qu’ils avaient à dire, peut-être même réfléchirait-il un peu avant de décliner leur offre. Ils auraient fait une longue route sur des chemins difficiles, et il leur offrirait peut-être l’hospitalité pour la nuit. Mais il avait assez payé de sa personne pour sa patrie d’adoption. À présent, c’était au tour des jeunes soldats, avec leur visage barbouillé de boue et leur doigt nerveux posé sur la détente de leur fusil. Les généraux et les commandants aboieraient des ordres, mais ce seraient les pauvres troufions qui mourraient en les exécutant. Il en était ainsi depuis la nuit des temps et il était peu probable que cela change un jour. Parce que les hommes ne changent pas.
Eh bien, soit. Il n’essaierait pas de les tenir à distance. Bien sûr, il pourrait verrouiller la grille au bout de la longue allée menant à sa maison, mais ils trouveraient un moyen d’entrer, en passant par-dessus ou en cisaillant la clôture. Les Anglais étaient experts pour passer les barbelés… Aussi préférait-il leur laisser la voie libre et attendre leur arrivée. Demain, ou le jour d’après, ou dans une semaine. Qu’importe:: il serait là.
La tête légèrement penchée de côté, Michael écouta un long moment le chant plaintif du vent. Puis il retourna devant la cheminée, s’allongea sur les dalles de pierre et chercha le repos.
Le Roi d'Attolie
