Emily Brontë

Les Hauts de Hurlevent
Extrait

CHAPITRE III

Cette fois, je me souvenais que j’étais couché dans le lit-clos. J’entendais distinctement les rafales de vent et les bourrasques de neige ; j’entendais aussi la branche répéter son bruit irritant et l’attribuais à sa véritable cause, mais cela m’exaspérait tellement que je résolus de le faire cesser, si c’était possible, et il me sembla que je me redressais et tentais d’ouvrir le loquet de la fenêtre. Le crochet était soudé dans la gâche, un détail que j’avais remarqué éveillé, mais oublié depuis.

« Il faut pourtant que j’y mette fin », grommelai-je en lançant mon poing à travers la vitre avant de tendre le bras au-dehors pour saisir la branche importune ; au lieu de quoi, mes doigts se refermèrent sur ceux d’une petite main glacée !

L’horreur intense du cauchemar s’empara de moi ; j’essayai de retirer mon bras, mais la main s’y accrocha et une voix pleine de mélancolie sanglota : « Laissez-moi entrer ! Laissez-moi entrer !

— Qui êtes-vous ? demandai-je, tout en luttant pour me dégager.

— Catherine Linton, répliqua-t-elle, grelottante (Pourquoi est-ce Linton qui me vint à l’esprit ? J’avais lu Earnshaw vingt fois plus souvent.) Je suis de retour : je m’étais perdue dans la lande ! »

Tandis qu’elle parlait, je distinguai, confusément, un visage d’enfant qui me regardait par la fenêtre. La terreur me rendit cruel et, m’apercevant qu’il était inutile d’essayer d’échapper à cette créature en agitant le bras, j’attirai son poignet contre la vitre brisée et le frottai d’avant en arrière jusqu’à ce que le sang coule et détrempe les draps : pourtant elle continuait de gémir pour que je la laisse entrer et maintenait son étreinte tenace, me rendant presque fou de frayeur.

« Comment le pourrais-je ? finis-je par demander. Lâchez-moi, si vous voulez que je vous ouvre ! »

Ses doigts se détendirent, je ramenai brusquement les miens par la brèche, entassai à la hâte une pyramide de livres devant celle-ci et me bouchai les oreilles pour ne plus entendre sa déprimante requête.

Il me sembla que je les gardai bouchées pendant plus d’un quart d’heure ; néanmoins, dès l’instant même où je me remis à écouter, le cri plaintif était là et continuait à geindre.

« Disparaissez ! m’écriai-je. Je ne vous laisserai jamais entrer, même si vous me suppliez pendant vingt ans.

— Mais cela fait vingt ans, se lamenta la voix, vingt ans. Vingt ans que j’erre ! »

Commença alors un faible grattement à l’extérieur, et la pile de livres bougea comme si on la poussait.

Je voulus bondir, mais ne pus remuer le moindre mem­bre ; alors je hurlai de toutes mes forces, en proie à une peur ­frénétique.

À ma grande confusion, je m’aperçus que le cri n’était pas imaginaire : des pas précipités s’approchèrent de ma porte. Quelqu’un l’ouvrit brusquement d’une main vigoureuse, et une lumière scintilla à travers les ouvertures en haut du lit. Je m’assis, toujours frissonnant, et essuyant la transpiration de mon front : l’intrus parut hésiter et grommela dans sa barbe. Finalement il dit, dans un demi-murmure, n’attendant manifestement pas de réponse : « Il y a quelqu’un ? »

Je jugeai préférable de révéler ma présence, car j’avais reconnu l’intonation de Heathcliff et craignais qu’il ne poursuive ses recherches si je restais silencieux.

Dans cette intention, je me retournai et ouvris les panneaux. Je n’oublierai pas de sitôt l’effet que produisit ce geste.

Il était debout près de la porte, en chemise et pantalon, avec une bougie qui dégouttait sur ses doigts, et son visage était aussi blanc que le mur derrière lui. Le premier craquement du chêne le fit sursauter comme un choc électrique : la lumière lui sauta des mains à plusieurs pas. Son agitation était si extrême qu’il put à peine la ramasser.

« Ce n’est que votre invité, monsieur ! lui lançai-je, désirant lui épargner l’humiliation d’exposer davantage sa lâcheté. J’ai eu le malheur de crier dans mon sommeil, à cause d’un effroyable cauchemar. Je suis désolé de vous avoir dérangé.

— Oh, que Dieu vous maudisse, Monsieur Lockwood ! Je voudrais que vous soyez au… commença-t-il en posant sa bougie sur une chaise, car il n’arrivait pas à la tenir d’une main ferme. Qui vous a conduit dans cette chambre ? poursuivit-il en plantant ses ongles dans ses paumes et en serrant les dents pour empêcher ses mâchoires de trembler. Qui était-ce ? J’ai bien envie de mettre le responsable à la porte sur-le-champ !

— C’est votre domestique, Zillah, répondis-je en sautant sur le plancher et en réunissant mes vêtements à la va-vite. Peu m’importe que vous le fassiez, Monsieur Heathcliff, elle le mérite amplement. J’imagine qu’elle a voulu se procurer à mes dépens une nouvelle preuve que l’endroit est hanté. Ma foi, il grouille de fantômes et de démons ! Vous avez bien raison de le condamner, je vous assure. Personne ne vous remerciera de dormir dans une pareille tanière !

— Que voulez-vous dire ? me demanda-t-il. Et que faites-vous ? Recouchez-vous et finissez votre nuit, puisque vous êtes ici. Mais, pour l’amour du Ciel, ne refaites plus cet ­horrible tapage. Rien ne saurait l’excuser, à moins qu’on n’ait été en train de vous égorger !

— Si la petite diablesse avait réussi à entrer par la fenêtre, elle m’aurait probablement étranglé ! répliquai-je. Je n’ai pas l’intention d’endurer de nouveau les persécutions de vos accueillants ancêtres. Le Révérend Jabes Branderham ne vous était-il pas apparenté du côté maternel ? Et cette coquine, Catherine Linton, ou Earnshaw, ou quel que soit son nom, sa méchante petite âme devait être ensorcelée ! Elle m’a dit qu’elle errait sur la terre depuis vingt ans ; sans aucun doute un juste châtiment pour les péchés commis de son vivant ! »

À peine ces mots avaient-ils été prononcés que je me rappelai l’association du nom de Heathcliff à celui de Catherine dans le livre, qui m’était complètement sortie de la mémoire jusque-là. Je rougis de mon indélicatesse, mais, sans montrer davantage que j’avais conscience de l’offense, je m’empressai d’ajouter : « La vérité, monsieur, c’est que j’ai passé la première partie de la nuit à… » Là-dessus, je m’interrompis de nouveau – j’étais sur le point de dire : « … à parcourir ces vieux volumes », mais cela aurait révélé ma connaissance de leur contenu manuscrit aussi bien qu’imprimé, alors, me corrigeant, je poursuivis : « … à déchiffrer le nom gravé sur le rebord de cette fenêtre. Une occupation monotone, destinée à m’endormir, comme compter, ou…

— Qu’est-ce qui vous prend de me parler ainsi, à moi ? tonna Heathcliff avec une véhémence sauvage. Comment… comment osez-vous, sous mon toit ? Seigneur ! Il faut être fou pour me parler comme ça ! » Et il se frappa le front de rage.

Je ne savais pas si je devais m’irriter de ce langage ou continuer mes explications, mais il avait l’air si affecté que je le pris en pitié et en revins à mes rêves, lui affirmant que je n’avais jamais entendu le nom de « Catherine Linton » auparavant, mais que l’avoir lu si souvent avait fini par lui donner vie dans mon imagination lorsque celle-ci n’avait plus été sous mon contrôle.

Tandis que je parlais, Heathcliff recula peu à peu dans l’ombre du lit et finit par s’asseoir, presque dissimulé. Je devinai, cependant, à sa respiration irrégulière et entrecoupée, qu’il luttait pour dominer un violent excès d’émotion.

Ne voulant pas lui montrer que j’avais entendu son tourment, je continuai de m’habiller assez bruyamment, regardai ma montre et soliloquai sur la durée de la nuit : « Pas encore trois heures ! J’aurais juré qu’il en était six. Le temps stagne ici : nous avons certainement dû aller nous coucher à vingt heures !

— Toujours à vingt et une heures en hiver, et le lever à quatre, dit mon hôte en réprimant un gémissement et, me sembla-t-il, d’après l’ombre mouvante de son bras, en essuyant ses yeux. Monsieur Lockwood, ajouta-t-il, vous pouvez aller dans ma chambre ; vous ne feriez que gêner tout le monde en descendant si tôt, et en ce qui me concerne, votre frayeur puérile a fait fuir mon sommeil à tous les diables.

— En ce qui me concerne aussi, répliquai-je. Je vais marcher dans la cour jusqu’au lever du jour, puis je partirai, et vous n’aurez pas à craindre une autre intrusion de ma part. Je suis maintenant tout à fait guéri de vouloir chercher du plaisir en société, que ce soit en ville ou à la campagne. Un homme sensé devrait trouver une compagnie suffisante en lui-même.

— Charmante compagnie, grommela Heathcliff. Prenez la bougie et allez où bon vous semble. Je vous rejoins. Mais évitez la cour, car les chiens ne sont pas attachés ; quant à la salle… Junon y monte la garde et… non, vous ne pouvez vous promener que dans les escaliers et les couloirs. Mais disparaissez ! J’arrive dans deux minutes ! »

J’obéis ; c’est-à-dire que je quittai la chambre, mais, ignorant où menaient les étroits couloirs, je restai sur le seuil et fus le témoin involontaire d’un acte de superstition de la part de mon hôte, qui démentait, curieusement, le bon sens dont il semblait doté.

Il grimpa sur le lit et tira sur la fenêtre avec force, éclatant, tandis qu’il l’ouvrait, en une crise de larmes incontrôlable.

« Entre ! Entre ! sanglota-t-il. Cathy, entre donc. Oh, rien qu’une fois encore ! Oh, trésor de mon cœur ! Entends-moi enfin, Catherine ! »

Le spectre manifesta le tempérament capricieux habituel des spectres : il ne donna aucun signe de vie, mais la neige et le vent s’engouffrèrent à l’intérieur en tourbillons sauvages, m’atteignant même et éteignant ma bougie.

Il y avait tant de souffrance dans le déchaînement de chagrin qui accompagnait ces divagations, que ma compassion m’en fit oublier la sottise, et je m’éloignai, à moitié en colère d’avoir écouté, et contrarié de lui avoir fait part de mon ridicule cauchemar, puisque celui-ci avait provoqué ce tourment, même si je ne comprenais pas pourquoi.

cOMME LA VIANDE AIME LE SEL

Emily Brontë

Les Hauts de Hurlevent
Extrait

CHAPITRE III

Cette fois, je me souvenais que j’étais couché dans le lit-clos. J’entendais distinctement les rafales de vent et les bourrasques de neige ; j’entendais aussi la branche répéter son bruit irritant et l’attribuais à sa véritable cause, mais cela m’exaspérait tellement que je résolus de le faire cesser, si c’était possible, et il me sembla que je me redressais et tentais d’ouvrir le loquet de la fenêtre. Le crochet était soudé dans la gâche, un détail que j’avais remarqué éveillé, mais oublié depuis.

« Il faut pourtant que j’y mette fin », grommelai-je en lançant mon poing à travers la vitre avant de tendre le bras au-dehors pour saisir la branche importune ; au lieu de quoi, mes doigts se refermèrent sur ceux d’une petite main glacée !

L’horreur intense du cauchemar s’empara de moi ; j’essayai de retirer mon bras, mais la main s’y accrocha et une voix pleine de mélancolie sanglota : « Laissez-moi entrer ! Laissez-moi entrer !

— Qui êtes-vous ? demandai-je, tout en luttant pour me dégager.

— Catherine Linton, répliqua-t-elle, grelottante (Pourquoi est-ce Linton qui me vint à l’esprit ? J’avais lu Earnshaw vingt fois plus souvent.) Je suis de retour : je m’étais perdue dans la lande ! »

Tandis qu’elle parlait, je distinguai, confusément, un visage d’enfant qui me regardait par la fenêtre. La terreur me rendit cruel et, m’apercevant qu’il était inutile d’essayer d’échapper à cette créature en agitant le bras, j’attirai son poignet contre la vitre brisée et le frottai d’avant en arrière jusqu’à ce que le sang coule et détrempe les draps : pourtant elle continuait de gémir pour que je la laisse entrer et maintenait son étreinte tenace, me rendant presque fou de frayeur.

« Comment le pourrais-je ? finis-je par demander. Lâchez-moi, si vous voulez que je vous ouvre ! »

Ses doigts se détendirent, je ramenai brusquement les miens par la brèche, entassai à la hâte une pyramide de livres devant celle-ci et me bouchai les oreilles pour ne plus entendre sa déprimante requête.

Il me sembla que je les gardai bouchées pendant plus d’un quart d’heure ; néanmoins, dès l’instant même où je me remis à écouter, le cri plaintif était là et continuait à geindre.

« Disparaissez ! m’écriai-je. Je ne vous laisserai jamais entrer, même si vous me suppliez pendant vingt ans.

— Mais cela fait vingt ans, se lamenta la voix, vingt ans. Vingt ans que j’erre ! »

Commença alors un faible grattement à l’extérieur, et la pile de livres bougea comme si on la poussait.

Je voulus bondir, mais ne pus remuer le moindre mem­bre ; alors je hurlai de toutes mes forces, en proie à une peur ­frénétique.

À ma grande confusion, je m’aperçus que le cri n’était pas imaginaire : des pas précipités s’approchèrent de ma porte. Quelqu’un l’ouvrit brusquement d’une main vigoureuse, et une lumière scintilla à travers les ouvertures en haut du lit. Je m’assis, toujours frissonnant, et essuyant la transpiration de mon front : l’intrus parut hésiter et grommela dans sa barbe. Finalement il dit, dans un demi-murmure, n’attendant manifestement pas de réponse : « Il y a quelqu’un ? »

Je jugeai préférable de révéler ma présence, car j’avais reconnu l’intonation de Heathcliff et craignais qu’il ne poursuive ses recherches si je restais silencieux.

Dans cette intention, je me retournai et ouvris les panneaux. Je n’oublierai pas de sitôt l’effet que produisit ce geste. Il était debout près de la porte, en chemise et pantalon, avec une bougie qui dégouttait sur ses doigts, et son visage était aussi blanc que le mur derrière lui. Le premier craquement du chêne le fit sursauter comme un choc électrique : la lumière lui sauta des mains à plusieurs pas. Son agitation était si extrême qu’il put à peine la ramasser.

« Ce n’est que votre invité, monsieur ! lui lançai-je, désirant lui épargner l’humiliation d’exposer davantage sa lâcheté. J’ai eu le malheur de crier dans mon sommeil, à cause d’un effroyable cauchemar. Je suis désolé de vous avoir dérangé.

— Oh, que Dieu vous maudisse, Monsieur Lockwood ! Je voudrais que vous soyez au… commença-t-il en posant sa bougie sur une chaise, car il n’arrivait pas à la tenir d’une main ferme. Qui vous a conduit dans cette chambre ? poursuivit-il en plantant ses ongles dans ses paumes et en serrant les dents pour empêcher ses mâchoires de trembler. Qui était-ce ? J’ai bien envie de mettre le responsable à la porte sur-le-champ !

— C’est votre domestique, Zillah, répondis-je en sautant sur le plancher et en réunissant mes vêtements à la va-vite. Peu m’importe que vous le fassiez, Monsieur Heathcliff, elle le mérite amplement. J’imagine qu’elle a voulu se procurer à mes dépens une nouvelle preuve que l’endroit est hanté. Ma foi, il grouille de fantômes et de démons ! Vous avez bien raison de le condamner, je vous assure. Personne ne vous remerciera de dormir dans une pareille tanière !

— Que voulez-vous dire ? me demanda-t-il. Et que faites-vous ? Recouchez-vous et finissez votre nuit, puisque vous êtes ici. Mais, pour l’amour du Ciel, ne refaites plus cet ­horrible tapage. Rien ne saurait l’excuser, à moins qu’on n’ait été en train de vous égorger !

— Si la petite diablesse avait réussi à entrer par la fenêtre, elle m’aurait probablement étranglé ! répliquai-je. Je n’ai pas l’intention d’endurer de nouveau les persécutions de vos accueillants ancêtres. Le Révérend Jabes Branderham ne vous était-il pas apparenté du côté maternel ? Et cette coquine, Catherine Linton, ou Earnshaw, ou quel que soit son nom, sa méchante petite âme devait être ensorcelée ! Elle m’a dit qu’elle errait sur la terre depuis vingt ans ; sans aucun doute un juste châtiment pour les péchés commis de son vivant ! »

À peine ces mots avaient-ils été prononcés que je me rappelai l’association du nom de Heathcliff à celui de Catherine dans le livre, qui m’était complètement sortie de la mémoire jusque-là. Je rougis de mon indélicatesse, mais, sans montrer davantage que j’avais conscience de l’offense, je m’empressai d’ajouter : « La vérité, monsieur, c’est que j’ai passé la première partie de la nuit à… » Là-dessus, je m’interrompis de nouveau – j’étais sur le point de dire : « … à parcourir ces vieux volumes », mais cela aurait révélé ma connaissance de leur contenu manuscrit aussi bien qu’imprimé, alors, me corrigeant, je poursuivis : « … à déchiffrer le nom gravé sur le rebord de cette fenêtre. Une occupation monotone, destinée à m’endormir, comme compter, ou…

— Qu’est-ce qui vous prend de me parler ainsi, à moi ? tonna Heathcliff avec une véhémence sauvage. Comment… comment osez-vous, sous mon toit ? Seigneur ! Il faut être fou pour me parler comme ça ! » Et il se frappa le front de rage. Je ne savais pas si je devais m’irriter de ce langage ou continuer mes explications, mais il avait l’air si affecté que je le pris en pitié et en revins à mes rêves, lui affirmant que je n’avais jamais entendu le nom de « Catherine Linton » auparavant, mais que l’avoir lu si souvent avait fini par lui donner vie dans mon imagination lorsque celle-ci n’avait plus été sous mon contrôle.

Tandis que je parlais, Heathcliff recula peu à peu dans l’ombre du lit et finit par s’asseoir, presque dissimulé. Je devinai, cependant, à sa respiration irrégulière et entrecoupée, qu’il luttait pour dominer un violent excès d’émotion.

Ne voulant pas lui montrer que j’avais entendu son tourment, je continuai de m’habiller assez bruyamment, regardai ma montre et soliloquai sur la durée de la nuit : « Pas encore trois heures ! J’aurais juré qu’il en était six. Le temps stagne ici : nous avons certainement dû aller nous coucher à vingt heures !

— Toujours à vingt et une heures en hiver, et le lever à quatre, dit mon hôte en réprimant un gémissement et, me sembla-t-il, d’après l’ombre mouvante de son bras, en essuyant ses yeux. Monsieur Lockwood, ajouta-t-il, vous pouvez aller dans ma chambre ; vous ne feriez que gêner tout le monde en descendant si tôt, et en ce qui me concerne, votre frayeur puérile a fait fuir mon sommeil à tous les diables.

— En ce qui me concerne aussi, répliquai-je. Je vais marcher dans la cour jusqu’au lever du jour, puis je partirai, et vous n’aurez pas à craindre une autre intrusion de ma part. Je suis maintenant tout à fait guéri de vouloir chercher du plaisir en société, que ce soit en ville ou à la campagne. Un homme sensé devrait trouver une compagnie suffisante en lui-même.

— Charmante compagnie, grommela Heathcliff. Prenez la bougie et allez où bon vous semble. Je vous rejoins. Mais évitez la cour, car les chiens ne sont pas attachés ; quant à la salle… Junon y monte la garde et… non, vous ne pouvez vous promener que dans les escaliers et les couloirs. Mais disparaissez ! J’arrive dans deux minutes ! »

J’obéis ; c’est-à-dire que je quittai la chambre, mais, ignorant où menaient les étroits couloirs, je restai sur le seuil et fus le témoin involontaire d’un acte de superstition de la part de mon hôte, qui démentait, curieusement, le bon sens dont il semblait doté.

Il grimpa sur le lit et tira sur la fenêtre avec force, éclatant, tandis qu’il l’ouvrait, en une crise de larmes incontrôlable.

« Entre ! Entre ! sanglota-t-il. Cathy, entre donc. Oh, rien qu’une fois encore ! Oh, trésor de mon cœur ! Entends-moi enfin, Catherine ! »

Le spectre manifesta le tempérament capricieux habituel des spectres : il ne donna aucun signe de vie, mais la neige et le vent s’engouffrèrent à l’intérieur en tourbillons sauvages, m’atteignant même et éteignant ma bougie. Il y avait tant de souffrance dans le déchaînement de chagrin qui accompagnait ces divagations, que ma compassion m’en fit oublier la sottise, et je m’éloignai, à moitié en colère d’avoir écouté, et contrarié de lui avoir fait part de mon ridicule cauchemar, puisque celui-ci avait provoqué ce tourment, même si je ne comprenais pas pourquoi.

Les HAUTS DE HURLEVENTS