James Robert Baker
Diables blancs
Extrait
CASSETTE UN
Salut Jim:! Alors, c’était comment le Mexique:? Il avance ce roman:? Tu te demandes sûrement ce que c’est que ce bordel. Bah, je vais te le dire. Si tu viens à peine d’arriver et que tu n’as pas encore eu l’occasion de regarder les infos, tu ne dois peut-être pas tout comprendre. Mais le voilà, Jim, ton bon gros true crime. Ça devait être le mien… Je vais t’en dire plus tout de suite. Mais d’abord une chose, j’ai une requête vraiment sérieuse avant de me lancer. Ce qui suit, ce ne sont que des données brutes, je te prie de les considérer comme telles. Ne va pas croire que tu pourras extraire la vérité de tout ça, rien qu’en recrachant une transcription de ce que je vais te raconter. Comme beaucoup de témoignages à la première personne –:je préfère témoignage à aveu:–, celui-ci ne sera peut-être pas complètement fiable, en dépit de ma volonté d’être le plus honnête possible. Mais si j’étais réellement capable d’honnêteté, pourrait-on me rétorquer, je n’aurais pas cette histoire à raconter.
Je ne veux pas faire d’aveux ici. Je ne cherche pas à éveiller la compassion ou à me dédouaner. Ni même à m’accabler, d’ailleurs. Dès qu’il s’agit de douleur je suis une vraie fiotte, je l’admets. Je n’essaie pas non plus de justifier ou d’expliquer quoi que ce soit, d’implorer la compréhension ou la pitié, pas plus que je n’ai l’intention de livrer une leçon de morale à deux balles. En fait, je n’ai aucun plan en tête, si ce n’est de te raconter les dessous de cette histoire. Je veux dire, je sais bien, c’est évident, que quelqu’un va écrire là-dessus, que quelqu’un va se faire un énorme paquet de fric, et j’aime autant que ce soit toi plutôt que n’importe qui d’autre que je connais. À part moi, évidemment.
Seulement j’écris lentement, trop lentement peut-être. J’ai besoin de faire des tas de brouillons, je dépends beaucoup de la réécriture. Il m’est arrivé de passer des heures, même un après-midi, sur une seule phrase. Ces après-midi-là se sont désormais tous enfuis. Ils ont filé telle une horde de chevaux sauvages –:des chevaux sauvages qui se jettent d’une falaise.
Et puis, on m’a reproché de trop en faire. Pas souvent, pas beaucoup, mais c’est quelque chose qu’on a dit de mon style. Principalement pour mon roman. Ce n’est donc peut-être pas plus mal si je n’ai que six heures pour déverser tout ça, toute cette putain de folie furieuse, en un affreux torrent de mots, continu, impossible à arrêter, à corriger. Un peu à la Kerouac. Sauf qu’au lieu de passer la nuit sous Benzédrine, à taper à la machine sur la table de la cuisine chez ma mère, je parle dans ce Walkman sous un soleil de taré. Je me sens remonté à bloc, tendu comme si j’étais sous speed, ce qui est cool. Même si je ne le suis pas, au cas où tu te poserais la question. C’est juste l’adrénaline et la peur, parce que je vois maintenant ce que j’aurais dû voir depuis le début. Qu’il n’y a qu’une seule issue possible.
Je me trouve en haut des collines au-dessus de Castellammare, assis sous un eucalyptus qui bruisse. La journée est claire sur le littoral, Palos Verdes au sud, Point Dume au nord:; d’ici, j’ai une vue aérienne sur le quartier. On est samedi matin, il est environ dix heures, et je suis prêt, avec un paquet de piles neuves et un lot de cassettes vierges. Dans mon sac à dos, des fruits secs, une pomme, une bouteille d’eau. D’où je suis, je vois la maison. Même si je suis trop loin pour que Beth me remarque en partant, ce qui ne devrait plus tarder. Elle va s’épancher auprès de Tom Brokaw à Bel-Air, pour son émission spéciale sur Los Angeles. Un truc vraiment sérieux et classe, c’est ce qu’elle dit –:un genre de mort du rêve californien:–, à des kilomètres des plateaux télé racoleurs. On verra bien. Dieu sait ce qu’elle va raconter à la caméra. Voilà une femme qui serait prête à tout pour créer le buzz vite fait bien fait.
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